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Capitalisme et éducation : notes de lecture d’un ouvrage coordonné par Thomas Lamarche. Par M.Georges Louis Baron

Capitalisme et éducation : notes de lecture de M.Georges Louis Baron d’un ouvrage coordonné par Thomas Lamarche

LAMARCHE, Thomas [ éd.] (2006). – Capitalisme et éducation. – Paris : Nouveaux regards / Syllepses. – 161 p. – ISBN : 9 782849 500 859.

Document de travail, 20/11/07

Chacun sait bien que, dans la société post-industrielle où nous vivons actuellement, l’éducation semble suivre un processus de reconfiguration dont l’issue est incertaine, mais dont les grands traits se situent plutôt en opposition par rapport au modèle précédent, celui du service public d’enseignement. Désormais, pour reprendre des termes de Luc Boltanski et Eve Chiapello (1999), nous vivons, pour le meilleur et pour le pire, dans des « cités par projets », un monde globalisé et un capitalisme en réseau. Dans ce contexte où la question de l’organisation de nouveaux marchés est centrale, quelle place reste-t-il pour les valeurs pédagogiques traditionnelles d’échange et de mutualisation ? Quels nouveaux statuts pour la connaissance ? Quelle figures d’équilibre se dessinent entre les propositions de partage altruiste, l’idéologie du « libre », les logiques du copyleft et les solutions propriétaires en attente de prompts retours sur investissement ? Comment les technologies de l’information et de la communication interviennent-elles dans ce processus, à l’instigation de quels groupes de pression ?

Toutes ces questions sont sans conteste compliquées. Bien des réponses y sont apportées et il convient de se réjouir du fait qu’un débat se déploie. Pour ma part, j’ai souhaité réfléchir à ces questions dans ce billet en me fondant sur l’analyse du livre coordonné par Thomas Lamarche : Capitalisme et éducation. Il convient de garder en mémoire que le texte qui suit a un statut de document de travail.

Le rapprochement de ces deux termes n’est pas sans effet, comme chaque fois qu’on accole des mots dont les champs sémantiques sont assez éloignés. Le livre contient, de manière assez classique, trois parties : Le capitalisme aux prises avec le savoir ; Comment l’éducation se met à la gouvernance ; Les technologies de l’information et de la communication; entre marchandisation et résistance. L’introduction pose la problématique de l’émergence d’un secteur nouveau de l’économie : l’économie de la connaissance, avec une forte tendance à la fragmentation des systèmes éducatifs nationaux et l’apparition de nouveaux mécanismes de régulation.

Les contributions de la première partie s’interrogent sur le rôle de l’éducation dans la nouvelle économie de l’information et de la connaissance. Elles critiquent la théorie du capital humain, qui considère l’enseignement principalement comme un invertissement et plaident pour une prise en compte plus globale. Ainsi, pour Eric Delamotte (p. 60), « quand il s’agit de circulation des savoirs, l’idéologie de l’homo ?ìconomicus, de la privatisation des savoirs, n’est pas seulement une grossière simplification ignorant les interactions sociales, mais la négation du caractère irréductible du savoir : son essence communautaire et foisonnante ».

Yann Moulier Boutang, dans une contribution intitulée « capitalisme cognitif et éducation, nouvelles frontières », souhaite aller au delà de la thèse de la marchandisation de l’éducation. Il soutient la thèse selon laquelle la marchandisation et la privatisation de l’éducation ne sont pas inéluctables. Il s’appuie pour cela sur une théorie du « capitalisme cognitif », défini comme un « nouveau mode de régulation du capitalisme », le troisième après le mercantilisme et le capitalisme industriel, où l’accumulation porterait de façon « hégémonique » sur la connaissance et la créativité et dont « l’ordinateur et le numérique sont l’emblème comme la machine à vapeur et le chemin de fer furent celui du capitalisme industriel ». Il prend soin de le distinguer de notions comme la société de l’information et de la société de la connaissance, expressions jugées à juste titre ambigues.

Pour lui, trois contradictions internes travaillent ce modèle : « la nature très particulière des biens d’information », « la nature de biens quasi publics de la connaissance et de ses conditions de production » ; « l’exécution de droits de propriété privative sur les biens de connaissance en relation avec la diffusion des TIC ».

Il remarque notamment que, lorsqu’une connaissance est transformée en information, elle perd une grande partie de sa valeur marchande, étant reproductible à faible coût. Les anciens dispositifs tendant à protéger des connaissances (brevet, droit d’auteur, marque) s’appliquent mal à la situation nouvelle. Il conclut en estimant que la marchandisation de l’éducation n’est pas inéluctable, mais que l’éducation est une arène dans laquelle se jouent un jeu à fort enjeu, celui des « nouvelles clôtures de la propriété industrielle ».

La deuxième partie s’intéresse aux problèmes de gouvernance de l’éducation, à la montée des normes et des standards. En particulier, Romuald Normand présente un essai qui m’a semblé très roboratif (« l’université gouvernée par les normes »), analysant les nouvelles formes de régulation des systèmes éducatifs, avec un intérêt anxieux pour la qualité, troquant un contrôle a priori pour une évaluation a posteriori.

La troisième partie, consacrée à la question des TIC, comporte trois contributions. Pierre Moeglin revient sur l’industrialisation de l’éducation, argumentant qu’elle est un des « éléments constitutifs du système éducatif moderne ». Il étaye son propos par l’exemple de la réforme de Guizot de 1833 et celui des manuels scolaires et suggère que la professionnalisation des enseignants est allée de pair avec l’industrialisation de l’enseignement. Finalement, rappelant la place prise par la référence industrielle dans la période récente, y compris dans le secteur informationnel, il critique l’opposition radicale parfois faite entre industrialisme et informationnalisme.

Pour sa part, J-P Archambault revient,pour les critiquer, sur les débats, effectivement parfois assez confus, qui « mèlent allégrement nouvelles technologies, marchandisation et pédagogie » et instrumentalisent la technique pour en faire « une caution implicite d’objectifs politiques ou économiques ». Il plaide la complexité des influences et des facteurs intervenant et analyse le cas des logiels et des ressources numériques libres comme exemple du fait que « la connaissance recèle ‚Ķ de la coopération, du bien public, du bien commun » et en appui du fait qu’il n’y a pas de fatalité technique au retrait du service public ».

Enfin, Thomas Lamarche interroge les relations de résistance qu’internet peut favoriser face au capitalisme contemporain. Il relève les difficultés du contrôle de la circulation des marchandises informationnelles et suggère que c’est le droit de propriété qui est remis en cause dans le modèle du capitalisme cognitif. Il analyse ensuite d’un point de vue économique, assez brièvement, les questions des formations à distance, du e-learning.

Ce livre apporte des analyses éclairantes, en particulier quand elles remettent en perspective la situation actuelle de l’éducation avec son passé. Il laisse cependant parfois un peu perplexe. Particulièrement, la notion de « capitalisme cognitif » ne semble pas aller de soi, du moins si l’on considère qu’une des caractéristiques essentielles du capitalisme est, comme le proposent Boltanski et Chiapello, « l’exigence d’accumulation illimitée du capital par des moyens formellement pacifiques », avec pour objectif « la transformation permanente du capital, de biens d’équipement et d’achats divers (matières premières, composants, services‚Ķ) en production, de production en monnaie et de monnaie en nouveaux investissements » (p. 37 et 38).

De ce point de vue, un essai comme celui de Daniel Cohen (2006), sur les formes de la société post-industrielle, qui analyse en particulier la conjugaison des effets de la révolution technologique, des changements dans l’organisation du travail, de la mondialisation et de la révolution financière des années 1980 m’a semblé plus éclairant.

De même, les analyses du e-learning, abordées principalement du point de vue économique, ont un caractère décevant et en tout cas très incomplet. (mais l’exhaustivité, à vrai dire était inaccessible à un ouvrage de cette dimension).

Pourtant, il me semble que l’ensemble est bienvenu : il a pour mérite d’aborder de front un ensemble de questions importantes liées aux tensions entre différents modèles de développement de l’éducation en tentant de les mettre en perspective. Il fournit une base pour continuer un débat sur une des questions importantes de notre époque.

Pour ma part, il me semble que, s’agissant d’éducation et de technologies de l’information et de la communication, deux points sont spécialement intéressants à explorer. Le premier est lié aux situations d’apprentissage informels, qui se déroulent aux marges d’une école qui ne vise décidemment plus à être son propre recours, soit dans le cadre d’un marché soit dans celui d’une solidarité associative. Le second, qui est d’une certaine manière lié au précédent, est relatif à l’étude des nouveaux partenariats qui se mettent en place entre des associations de praticiens, des structures administratives et des entreprises.

Références :

BOLTANSKI, Luc ; CHIAPELLO, Eve (1999). – Le nouvel esprit du capitalisme. – Paris : Gallimard. – 843 p. – (nrf essais). – ISBN : 2-07-074995-9.

COHEN, Daniel (2006). – Trois leçons sur la société post-industrielle. – Paris : La république des idées / Seuil. – 91 p. – ISBN : 9 782020 851 701.

Mots-clés: capitalisme, économie, éducation, réflexion, TICE