La virtualisation de l’intelligence et la constitution du sujet:  http://hypermedia.univ-paris8.fr/pierre/virtuel/virt7.htm

 ”Le développement de la communication assistée par ordinateur et des réseaux numériques planétaires apparaît comme la réalisation d’un projet plus ou moins bien formulé, celui de la constitution délibérée de formes nouvelles d’intelligence collective, plus souples, plus démocratiques, fondées sur la réciprocité et le respect des singularités. En ce sens, on pourrait définir l’intelligence collective comme une intelligence partout distribuée, continuellement valorisée et mise en synergie en temps réel. Ce nouvel idéal pourrait remplacer l’intelligence artificielle comme mythe mobilisateur du développement des technologies du numérique; et entraîner de surcroît une réorientation des sciences cognitives, de la philosophie de l’esprit et de l’anthropologie vers les questions de l’écologie ou de l’économie de l’intelligence.”

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 ”Tout d’abord, nous ne pensons jamais seuls mais toujours dans le courant d’un dialogue ou d’un multilogue, réel ou imaginé. Nous n’exerçons nos facultés mentales supérieures qu’en fonction d’une implication dans des communautés vivantes avec leurs héritages, leurs conflits et leurs projets. En arrière-fond ou sur l’avant-scène, ces communautés sont toujours déjà présentes dans la moindre de nos pensées, qu’elles fournissent des interlocuteurs, des instruments intellectuels ou des objets de réflexion. Connaissances, valeurs et outils transmis par la culture constituent le contexte nourricier, le bain intellectuel et moral à partir duquel les pensées individuelles se développent, tissent leurs petites variations et produisent parfois des innovations majeures.

 Ce sont plus particulièrement les instruments qui nous retiendront d’abord. Il nous est impossible d’exercer notre intelligence indépendamment des langues, langages et systèmes de signes (notations scientifiques, codes visuels, modes musicaux, symbolismes), qui nous sont légués par la culture et que des milliers ou des millions d’autres personnes utilisent avec nous. Ces langages emportent avec eux des manières de découper, de catégoriser et de percevoir le monde, ils contiennent des métaphores qui constituent autant de filtres du donné et de petites machines à interpréter, ils charrient tout un héritage de jugements implicites et de lignes de pensée déjà tracées. Les langues, langages et systèmes de signes induisent nos fonctionnements intellectuels : les communautés qui les ont forgés et fait lentement évoluer pensent en nous. Notre intelligence possède une dimension collective majeure parce que nous sommes des êtres de langage.

 Par ailleurs, les outils et les artefacts qui nous entourent incorporent la mémoire longue de l’humanité. Chaque fois que nous les utilisons, nous faisons donc appel à l’intelligence collective. Les maisons, les voitures, les télévisions et les ordinateurs résument de séculaires lignées de recherche, d’inventions et de découvertes. Ils cristallisent également les trésors d’organisation et de coopération mis en oeuvre pour les produire effectivement.

 Mais les outils ne sont pas seulement des mémoires, ce sont également des machines à percevoir qui peuvent fonctionner à trois niveaux différents : direct, indirect et métaphorique. Directement, les lunettes, microscopes, télescopes, rayons X, téléphones, appareils photo, caméras, télévisions, téléphones, etc., étendent la portée et transforment la nature de nos perceptions. Indirectement, les voitures, les avions ou les réseaux d’ordinateurs (par exemple) modifient profondément notre rapport au monde, et en particulier nos relations à l’espace et au temps, de telle sorte qu’il devient impossible de décider s’ils transforment le monde humain ou notre manière de le percevoir. Enfin, les instruments et artefacts matériels nous offrent quantité de modèles concrets, socialement partagés, à partir desquels nous pouvons appréhender, par métaphore, des phénomènes ou des problèmes plus abstraits. Ainsi, Aristote réfléchissait sur la causalité à partir de l’exemple du potier, les gens du XVIIe siècle se représentaient le corps comme une sorte de mécanisme et nous construisons aujourd’hui des modèles computationnels de la cognition. Les artefacts font participer l’immense labeur des hommes et leur intelligence longue à notre perception du monde, ici et maintenant.

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 Comme un des principaux effets de la transformation en cours, il apparaît un nouveau dispositif de communication au sein de très larges collectivités déterritorialisées que nous appellerons “communication tous-tous”. On peut en faire l’expérience sur Internet, dans les babillards (BBS), les conférences ou forums électroniques, les systèmes pour le travail ou l’apprentissage coopératif, les groupwares ou collecticiels, les mondes virtuels et dans les arbres de connaissances. En effet, le cyberespace en voie de constitution autorise une communication non médiatique à grande échelle qui, à notre sens, constitue une avancée décisive vers des formes nouvelles et plus évoluées d’intelligence collective.

  (…) Selon des modalités encore primitives, mais qui s’affinent d’année en année, le cyberespace offre des instruments de construction coopérative d’un contexte commun dans des groupes nombreux et géographiquement dispersés. La communication se déploie ici selon toute sa dimension pragmatique. Il ne s’agit plus seulement d’une diffusion ou d’un transport de messages mais d’une interaction au sein d’une situation que chacun contribue à modifier ou stabiliser, d’une négociation sur des significations, d’un processus de reconnaissance mutuelle des individus et des groupes via l’activité de communication. Le point capital est ici l’objectivation partielle du monde virtuel de significations livré au partage et à la réinterprétation des participants dans les dispositifs de communication tous-tous. Cette objectivation dynamique d’un contexte collectif est un opérateur d’intelligence collective, une sorte de lien vivant tenant lieu de mémoire, ou de conscience commune. Une subjectivation vivante renvoie à une objectivation dynamique. L’objet commun suscite dialectiquement un sujet collectif.

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L’image satellitaire de notre planète, les informations qui nous en parviennent par une multitude de réseaux mondiaux de capteurs, les modèles informatisés qui intègrent ces données, les simulations qui nous laissent deviner les réactions de la Terre, son histoire, l’inimaginable intimité de sa vie d’une infinie lenteur, opaque, énorme et dispersée, tout cela fait peu à peu surgir, ou ressurgir, dans l’esprit des humains, la figure archaïque de Gaïa. Face à la très ancienne déesse, encore mêlée à sa substance, on peut maintenant presque entendre ou voir penser, croissant sous nos yeux, rapide, crépitant, le grand hypercortex de sa fille, Anthropia.

 Tout autant que la recherche utilitaire d’information, c’est cette sensation vertigineuse de plonger dans le cerveau commun et d’y participer qui explique l’engouement pour Internet. Naviguer dans le cyberespace revient à promener un regard conscient sur l’intériorité chaotique, le ronronnement inlassable, les banales futilités et les fulgurations planétaires de l’intelligence collective. L’accès au processus intellectuel du tout informe celui de chaque partie, individu ou groupe, et alimente en retour celui de l’ensemble. On passe alors de l’intelligence collective au collectif intelligent.

A côté de nombreux aspects négatifs, et notamment le risque de laisser sur le bas-côté de l’autoroute une part disqualifiée de l’humanité, le cyberespace manifeste des propriétés neuves, qui en font un précieux instrument de coordination non hiérarchique, de mise en synergie rapide des intelligences, d’échange de connaissances, de navigation dans les savoirs et d’auto-création délibérée de collectifs intelligents.